Archives de janvier, 2010

Emparons-nous du sol!

Vendredi, 29 janvier 2010

2_emparons-nous-du-sol Cette œuvre est un hommage au curé Antoine Labelle, Roi du nord, prêtre missionnaire-colonisateur. Figure incontournable de l’histoire des Laurentides, le «gros curé de 333 livres» a fortement imprégné son époque, et la nôtre par résonance. Prêtre-entrepreneur, il était l’homme d’une seule idée, ou d’une idée fixe, diraient ses contemporains: la colonisation. L’analyse du corpus des nombreux écrits et correspondances du célèbre curé de Saint-Jérôme laisse entrevoir ses visées nationalistes, bien que cet aspect de son projet de colonisation soit généralement passé sous silence par ses biographes. Certains textes, moins connus, ne laissent planer aucun doute chez certains auteurs quant à son intention de créer une nation canadienne-française par le truchement d’un projet pacifiste de colonisation des Cantons du Nord dans le cadre social agriculturiste d’une époque où le «destin» du Canadien français était de cultiver la terre:« Le travail de la terre était considéré comme le plus noble et le plus sain et le plus en harmonie avec la vision de l’homme prônée par l’Église. En vivant à la campagne, il était plus facile de conserver intactes les traditions, de faire survivre la nation. Le clergé fera tout pour que le peuple canadien-français conserve cette image de peuple du terroir, paisible, attaché à la famille et soucieux de garder sa foi et sa langue. (Lafortune p.21).

Né le 24 novembre 1833 à Sainte-Rose (dans l’Île Jésus, aujourd’hui Laval) et décédé le 4 janvier 1891 à Québec, Antoine Labelle sera curé de Saint-Jérôme de 1868 à 1891. Durant cette période, il ne cessera d’œuvrer, avec une rare ténacité, à la réalisation de son projet de colonisation. Curé panaché et marginal, réputé pour ses colères volcaniques aussi retentissantes que fugaces, il avait la stature d’un géant qui appelait néanmoins sa mère «Mouman». Un curé «dépareillé » qui aimait et défendait «ses colons» avec qui il aimait partager les vicissitudes de la vie à la dure. Un ecclésiastique qui s’est lié d’une profonde amitié à l’anticléricale féroce, journaliste et pamphlétaire Arthur Buies, qui a enrichi et diffusé par ses écrits le rêve d’Antoine Labelle.

Le curé Labelle est décédé à la suite des complications d’une «hernie étranglée» le 4 janvier 1891 à Québec à l’âge de 58 ans. Il aura laissé un héritage riche qui, selon l’artiste, est encore aujourd’hui sous-estimé.

Dans son œuvre, Dominique Beauregard brosse une scène symboliquement riche, coiffée d’un titre qui reprend le leitmotiv du curé Labelle : Emparons-nous du sol! L’ours, roi de la forêt, est entouré de ses colons incarnés par des renards, futés, astucieux et dégourdis. Le curé tient sous le bras ses cartes qui symbolisent l’homme de terrain, ses nombreux voyages d’exploration effectués dans «son  Nord» et les plans des nombreux villages qu’il a contribué à établir. La fleur de Lys est l’emblème du patriotisme. Dans sa main, la brochure La colonisation dans la vallée d’Ottawa, rédigée en 1880 (l’artiste a reproduit la couverture de l’ouvrage à partir d’un exemplaire original de l’époque qui fait parti de sa collection privée de livres anciens portant sur le curé Labelle et l’histoire des Laurentides). Les grands pins blancs, quant à eux, évoquent les Laurentides. Les montagnes dessinent la barrière physique et psychologique que représentaient à l’époque les collines laurentiennes : «À cinq ou six milles de l’église commençait la forêt, une forêt épaisse, infinie, regardée comme inaccessible. On croyait avoir atteint la limite des terres cultivables et le nom de «Nord» signifiait qu’il n’y avait plus au-delà de Saint-Jérôme qu’un printemps fugitif, qu’un été illusoire.»

—   Arthur Buies, Au portique des Laurentides

Faims de loup, fin renard

Jeudi, 28 janvier 2010

3_faim-de-loup Le tableau Faim de loup, fin renard est une œuvre narrative qui nous ramène à l’époque, pas si lointaine, où les Laurentides étaient sous la botte des magnats de l’industrie forestière qui avaient alors les coudées franches: «Les « barons du commerce du bois » sont, avec les « Lords du chemin de fer », les grands argentiers des partis politiques. Aussi, obtiennent-ils facilement non seulement d’immenses concessions forestières à des coûts dérisoires, mais encore une législation qui favorise leurs intérêts et tend à protéger et à consolider leur monopole*.» Durant la deuxième moitié du 19e siècle, la forêt est littéralement sous le joug d’une législation inique qui porte préjudice à la colonisation. Cet antagonisme entre les colons, «faiseurs de terres», et les barons «faiseurs de bois» a marqué l’histoire des Laurentides. Le député P.-B. Benoit, fondateur en 1884 de la colonie de Saint-Gérard-de-Montarville (Kiamika), déclare à propos de l’attitude d’un baron du bois nommé Stewart: «Il ne tient pas à voir des colons indépendants dans ses limites, qui amèneraient avec eux des marchands qui feraient concurrence à ses magasins et qui feraient augmenter le prix de la main-d’œuvre. À part le canton Kiamika dont les terres sont en vente, je ne crois pas qu’un seul colon depuis la Grande Chûte, à 100 milles en amont, n’a de titre de propriété, quoiqu’il y ait des gens qui y résident depuis près de cinquante ans. […] tous ces gens-là sont sous la dépendance de l’agent des terres et du faiseur de bois.*»

Faim de loup, fin renard illustre cette époque d’opposition entre colons et compagnies forestières. L’enjeu: conquérir le conquérant. Dominique Beauregard nous présente les protagonistes de cette lutte épique qui s’affrontent sur un damier. Une œuvre encore une fois chargée de symboles qu’elle nous invite à découvrir.

*Gabriel Dussault, Le curé Labelle, messianisme, utopie et colonisation du Québec. Éd.Hurtubise HMH, 1983.